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Construction de routes dans le style asiatique

Comment un voyage en moto de l’entrepreneur Walo Bertschinger a conduit Christoph Gobetti, de l’école professionnelle des constructeurs de voies de communication, à donner des cours interentreprises dans le royaume du Bhoutan, en Asie.

Le début est vite raconté : il y a trois ans, l’entrepreneur Walo Bertschinger a fait un voyage en moto à travers le Bhoutan, ce petit royaume coincé entre l’Inde au sud et le Tibet au nord. En termes de superficie, le Bhoutan est comparable à la Suisse, en revanche 80 pour cent de son territoire sont situés au-dessus de 2000 mètres d’altitude. La plus haute montagne du pays est donc logiquement un peu plus haute que nos Eiger, Mönch et Jungfrau : le Gangkhar Puensum culmine à 7570 m d’altitude. C’est aussi la plus haute montagne du monde qui n’a jamais été gravie. Et cela a une bonne raison : au Bhoutan, les montagnes sont sacrées. Elles appartiennent aux dieux et ne doivent pas être gravies. Il n’est pas non plus permis d’y creuser des tunnels, car cela déclencherait les foudres des dieux. C’est ainsi que le National Highway, la route principale du Bhoutan, contourne les montagnes en de multiples lacets, sur quelque 250 kilomètres. C’est sur celle-ci que Walo Bertschinger a roulé jusqu’à ce qu’une panne le contraigne à une halte forcée devant le Technical Training Institute Chumey (TTIC). Le TTIC est à peu près l’équivalent de l’école professionnelle de Sursee. Avec, toutefois, quelques différences.

UN APPRENTISSAGE SANS ENTREPRISES FORMATRICES

Une formation de constructeur de routes comme chez nous n’existe pas au Bhoutan. Les apprentis du TTIC suivent une formation de deux ans, mais ils ne sont pas employés par une entreprise formatrice. Pendant les deux ans de leur apprentissage, ils logent, mangent, dorment et travaillent dans l’institut, à Chumey. C’est là qu’ils reçoivent leur formation pratique et théorique de leurs instructeurs. De temps en temps, ils se rendent par classe entière sur un chantier de la région et participent aux travaux en tant qu’auxiliaires. La moitié des apprentis, qui ont tous entre 16 et 25 ans, sont des filles. Une autre différence d’avec la Suisse. Lorsque sa moto est tombée en panne, Walo Bertschinger a été invité par le principal – autrement dit, le directeur du TTIC – à visiter l’établissement. Lors des discussions avec les apprentis, Bertschinger a constaté que les métiers de constructeur de routes et de maçon ne sont pas très considérés au Bhoutan. Aucun des apprentis n’est fier de son métier et rares sont ceux qui trouvent un emploi après les deux ans de formation. Car au Bhoutan, les travaux routiers sont presque toujours réalisés par des travailleurs migrants indiens. En tant que constructeur fier de son métier, Bertschinger a trouvé ces circonstances peu satisfaisantes et a décider d’intervenir.

DE SURSEE À CHUMEY

Il a fallu quelques visites supplémentaires de l’entrepreneur au Bhoutan ainsi que le soutien de l’œuvre d’entraide Helvetas, qui est présente avec plusieurs projets de construction au Bhoutan. L’objectif est d’améliorer les conditions de formation du TTIC – par exemple avec des outils de qualité – et de motiver les instructeurs et les apprentis pour leur métier. Comme première étape, un professionnel de l’école professionnelle de Sursee devait se rendre au Bhoutan avec un apprenti : Christoph Gobetti, formateur des cours interentreprises à Sursee, et Reto Fries, apprenti constructeur de routes de Walo Bertschinger AG, ont fait leurs valises et sont partis pour un long voyage vers le Bhoutan. Pour aller de la capitale à Chumey, il y a deux possibilités : la première est de prendre un vol intérieur vers Jakar. Problème : on ne vole qu’à vue et pas tous les jours. Et il faut encore environ 20 heures en voiture pour parcourir les quelque 150 kilomètres qui séparent Jakar de Chumey. Gobetti et Fries ont alors opté pour la variante entière terrestre et ont ainsi eu tout le temps de découvrir le pays, les gens et le climat. « Nous sommes heureusement arrivés à la fin de la saison des pluies et avons eu beau temps tous les jours. Les températures sont malgré tout descendues quelques fois en dessous de zéro. Comme les bâtiments de l’école ne sont pas chauffés, nous avons déplacé les cours à l’extérieur, sous le soleil », raconte Christoph Gobetti.

CONSTRUIRE AVEC LES MATÉRIAUX À DISPOSITION

« A mon arrivé dans l’institut, je me suis fait une première idée des matériaux disponibles. Nous voulions utiliser les matériaux du pays. » Le principal du TTIC a constitué, pour la délégation suisse, une classe comprenant 12 élèves de Chumey et 12 d’un autre TTI à Dekiling. A début du cours, les 12 élèves de Dekiling étaient toutefois absents. Ils étaient encore en chemin – les routes du pays peuvent réserver quelques surprises. Gobetti a commencé son enseignement comme il le fait ici, à Sursee, dans la salle de classe. « J’ai d’abord montré aux apprentis, au moyen d’une brève présentation, comment nous construisons en Suisse. Après cela, j’ai dessiné avec eux un plan de l’objet que nous voulions réaliser. » Un plan ? C’était quelque chose de totalement nouveau pour les apprentis. L’objet était également nouveau : une chambre de visite avec une cunette. « Au Bhoutan, il y a bien des chambres de visite. Mais le plus souvent, elles ne fonctionnent pas, parce qu’elles reçoivent de nombreux tuyaux, ont bien un tuyau de sortie, mais pas de cunette. » Après les travaux préparatoires, la halle pour les cours interentreprises a été préparée et une ligne a été piquetée. Cela aussi était nouveau pour eux. Jusque-là, on construisait sans plan ni directives.

DU RIZ, ENCORE DU RIZ ET HEUREUSEMENT UN MOMO

Le deuxième jour, les élèves de Dekiling sont arrivés et ont également participé au cours. Gobetti et Fries expliquent les travaux sur l’objet qu’ils réalisent eux-mêmes et laissent ensuite les apprentis travailler par groupes. Chaque étape de travail est contrôlée et notée. « Nous avons examiné et évalué le travail avec les apprentis. C’est quelque chose qu’ils ne connaissent pas ; il n’y avait aucun retour d’information de la part des instructeurs. » A midi, tout le monde se retrouve dans la salle à manger de l’institut. « L’aliment principal est le riz. Nous avons mangé du riz tous les jours », se rappelle Reto Fries. « Le plus souvent avec des légumes et des pommes de terre. Au Bhoutan, celles-ci sont considérées comme un légume. Parfois un peu de viande, mais elle était très grasse. » On sert également volontiers du chili, que les Suisses n’ont toutefois pas touché. « Dans les pauses du matin, on nous servait des momos. Ce sont des espèces de raviolis tout à fait délicieux », s’enthousiasme Christoph Gobetti. A la fin du cours, après une semaine, le directeur a rassemblé tous les autres élèves des secteurs installations sanitaires et soudure ainsi que les charpentiers pour leur présenter les objets terminés. « Les Bhoutanais sont des gens très réservés. Mais lorsque tous les élèves sont arrivés, l’un de nos apprentis s’est avancé et a commenté fièrement les travaux réalisés. J’en ai aussi ressenti une certaine fierté », avoue Gobetti.

DE RÉELLES CHANCES DE TROUVER UN EMPLOI

Pour Christoph Gobetti et Reto Fries, ces semaines au Bhoutan ont été très impressionnantes. Qu’en ont-ils ramené ? Reto : « Ce qui m’a le plus impressionné, ce sont les apprentis. Ils mettent vraiment la main à la pâte ! Tous les travaux sont effectués à la main, à la pelle et à la pioche, tous les jours et sans jamais se plaindre. Nous pouvons vraiment en prendre de la graine. » Gobetti se souvient, lui aussi, des gens : « Ce que nous avons pu apprendre des Bhoutanais, c’est leur gentillesse et le respect dont ils font preuve entre eux. Pour ce qui est de notre travail et de la durabilité du projet, ce n’est, pour l’instant, peut-être qu’une goutte d’eau dans l’océan. Nous ne pouvons pas changer le fonctionnement de l’Etat, qui est très différent du nôtre. Mais nous pouvons veiller à ce que le TTIC reçoivent une meilleure infrastructure, qui lui permette d’offrir une bonne formation aux apprentis. Nous pouvons également veiller à ce qu’ils aient une chance de trouver un emploi après leur apprentissage. » Un nouveau voyage de l’école professionnelle au TTIC est prévu. Cette fois-ci avec des caisses à outils pour les apprentis. A l’avenir, des instructeurs sélectionnés du TTIC doivent également venir quelques semaines à l’école professionnelle de Sursee pour voir somment sont organisés l’école et les cours interentreprises en Suisse. Cette idée n’existe, pour l’instant, que sur le papier. Mais nous avons bon espoir qu’elle puisse bientôt se concrétiser, après les débuts très prometteurs du projet.

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